Le Burn out des soignants: 1ère partie
Publié par Eugénie Thevenon dans Actualité · Jeudi 05 Fév 2026 · 15:15
Comprendre le burn-out : quand prendre soin des autres nous épuise
Je vous propose aujourd’hui dans la continuité de la thématique du stress développée l’année précédente (Stress partie n°1 – Le stress partie n°2 ) une nouvelle série d’articles abordant le phénomène de Burnout. Nous nous intéresserons dans un premier temps à comprendre les mécanismes et les rouages de celui-ci. Nous décrirons ensuite les facteurs favorisants sa survenue et le penserons dans une dimension institutionnelle voire sociétale plus systémique pour initier dans un 3ème temps une ébauche réflexive autours d’actions pragmatiques pour identifier les premiers signaux d’alerte et avoir les moyens d’agir pour se préserver.
Nous espérons partager quelques pistes réalistes pour se réinventer lorsque la combustion interne a malheureusement opéré. Dans une autre dimension par contiguïté, nous imaginons participer modestement à semer et arroser quelques graines pour repenser notre rapport au travail possiblement en mettant en lumière l’intérêt de réhumaniser sainement le lien qui relie l’humain à l’entreprise et le système aux professionnels de santé.
Illustrons ceci vous voulez bien :
Vous êtes médecin, infirmier, peut être aide-soignant, ou même cadre de santé. Vous pratiquez même encore une toute autre profession engageante et impliquante émotionnellement (enseignant, éducateur, gendarme, peut être même chef d’entreprise…). Vous ressentez peut-être une fatigue qui ne passe plus. Même après une vraie semaine de congés vos batteries sont vidées. Vous avez l’impression de ne jamais en faire assez. Et faire des choses qui auparavant étaient simples vous demande plus d’énergie. Vous courez sans cesse sans vraiment pouvoir vous arrêter. Et puis au fil du temps, le sentiment diffus que quelque chose s'est éteint en vous s’impose. Sans que vous n’ayez eu le temps de vous en rendre compte, arrive le jour où vous avez changé. Vous n'êtes plus le même professionnel qui enthousiaste au début de son exercice a choisi ce métier. Votre étincelle intérieure, cette flamme initialement motrice s’est progressivement envolée. Ereinté, à bout de souffle, dorénavant la patience vous manque. Vous voilà parfois Irritable, parfois pris de cynisme. C’est désormais à reculons que vous allez maintenant travailler.
Si ces mots résonnent en vous, vous n'êtes pas seul. En France, près d'un soignant sur deux présente des signes d'épuisement professionnel. Ces chiffres dévoilent une dure réalité : des professionnels dévoués qui se retrouvent à bout, épuisés par un système en tension permanente qui ne prend pas soin d'eux. Ressources humaines de la santé , ils sont pensés dans un système devenu une industrie qui doit être retable quoiqu’il en coute.
Comprendre le burn-out, c'est déjà commencer à s'en protéger. C'est aussi sortir d’une culpabilité morbide qui voudrait faire de vous une personne faible. Faire un pas de côté, prendre du recul pour voir ce phénomène pour ce qu'il est : contextuel symptomatique, d’un possible dysfonctionnement systémique, organisationnel, institutionnel, voire sociétal. C’est réaliser que des qualités qui poussées à l’extrême dans un environnement qui le permet deviennent un véritable terrain de vulnérabilités, et une bombe à retardement qui quand les conditions sont réunies finie souvent par éclater.
Petit rappel concernant la physiologie du stress
Hans Selye en 1952 définit le stress comme un syndrome général d’adaptation, une réponse physiologique non spécifique aux stresseurs qui la déclenche avec trois phases responsables de l’adaptation de l’individu.
Dès qu’un stresseur interne ou externe active une réaction de stress, une succession de réactions physiologiques en cascade se mettent en place pour permettre à l’individu d’ agir et de faire face en s ’adaptant dans la durée à la situation qu’il vit en mobilisant de l’énergie . Son cœur s’accélère, le corps se met en tension, ses sens s’activent, sa pensée défile à toute allure.
La première phase – la phase d’alarme – correspond à une réponse rapide dans laquelle le système sympathique se met en action. De l’adrénaline est libérée pour faire face à la demande à l’origine de la réponse adaptative. Si cette réaction perdure, le corps met en place une autre stratégie physiologique en activant la voie du cortisol pour s’ajuster plus longtemps à la contrainte interne et/ou de l’environnement. C’est la deuxième la phase : la phase de résistance ou d’adaptation.
Lorsque la contrainte s’estompe, l’individu récupère. Par le biais de l’action du système parasympathique un système « de reset » métabolique et émotionnel est déclenché, responsable par exemple d’une bonne nuit de sommeil réparatrice.
C’est la définition de l’eustress : la réponse ajustée à la demande avec un début et une fin et juste ce qu’il faut comme réaction physiologique pour permettre à l’individu de s’adapter et faire face à ce qui lui arrive.
Le problème du stress se pose lorsque la contrainte perdure dans le temps sans possibilité de récupération. Le syndrome général d’adaptation va avoir un fonctionnement qui place l’individu en état de stress dépassé ou distress.
Les réactions d’adaptations physiologiques vont finir par s’épuiser et favoriser la survenue des pathologies de stress. Si cette période perdure on entre alors dans la troisième phase : l’épuisement.

Qu'est-ce que le burn-out ? Définition et repères
Le mot « burn-out » vient de l’anglais « to burnout » qui signifie « se consumer », brûler jusqu’au bout, s’éteindre. On utilise aussi ce terme en aéronautique lorsque l’épuisement du carburant d’une fusée entraînant sa surchauffe, risque de la détruire.
On trouve déjà quelques traces du burnout remontant à l’antiquité. L’ancien testament mentionne « la grande fatigue » du prophète Elie qui fait déjà référence à un état d’épuisement lié à ce que ces missions exigent de lui.
Loretta Bradley est la première en 1969 à utiliser le mot « burnout » pour désigner un stress particulier lié au travail. Ce terme est ensuite repris par le Psychanalyste américain Herbert Freudenberger en 1974 et Christina Maslach, psychologue sociale en 1976, qui décrivent ce processus dans leurs études des manifestations d’usure professionnelle. Cette dernière crée le premier outil de mesure : le Maslach Burnout Inventory (MBI), devenu une référence internationale. Elle décrit le burnout comme le stade ultime de la réponse au stress.
Les 3 composantes principales du burnout :
1) La dimension « stress » du burnout : L’épuisement émotionnel
Cet état de fatigue psychologique est caractérisé par une absence quasi-totale d'énergie émotionnelle. Il se répercute directement sur la vitalité physique de l'individu. Celui-ci trop engagé dans les activités professionnelles épuise son énergie et puise constamment dans ses réserves personnelles pour trouver la force dont il a besoin pour mener ces tâches à bien. Les ressources étant épuisables elles finissent par se tarir et il se sent littéralement vidé de sa substance. Chaque nouvelle demande même minime peut devenir insurmontable. L’espace nécessaire à l’individu pour se régénérer et se ressourcer est inexistant. Il fonctionne à « crédit » de la vie. Son organisme n’a pas le temps nécessaire pour restaurer son niveau de ressources initial. La dette se creuse.
2) La dimension interpersonnelle du burnout : la dépersonnalisation
Pour se protéger de cette souffrance liée au rythme infernal qui l’asphyxie, le psychisme de l’individu met en place par stratégie défensive adaptative : un état de dépersonnalisation. Il devient distant, froid, détaché. Il adopte une attitude négative avec les personnes qui gravitent dans sa sphère professionnelle (collègues, patients…). Ce particularisme cynique s’installe dans un contexte de nécessité vitale d’économie d’énergie psychique pour la survie de l’individu. Il éloigne la personne de son idéalisme premier, et de ce qui faisait initialement sens dans son cœur de métier.
3) La dimension d’auto-évaluation du burnout : la perte d’accomplissement
La personne perd confiance dans la qualité et la valeur de son travail. Elle doute de ses compétences. Elle a l’impression de mal faire son métier, d'être inefficace, inutile. Cette dévalorisation de soi achève le processus d'effondrement. Elle porte un regard particulièrement négatif et sévère sur ses accomplissements. Son estime d’elle-même est cruellement altérée. Des états dépressifs importants peuvent y être associés, conjointement avec une incapacité à faire face aux obligations professionnelles.
Et concrètement comment le reconnaitre ?
L'état de burn-out se manifeste par de nombreux symptômes que l'on peut regrouper en 3 catégories.
1) Les symptômes physiques
L’épuisement qui passe par le corps peut se repérer par :

- Une fatigue chronique qui persiste, même après une période de repos
- Des troubles du sommeil à type de difficultés d’endormissement de réveils nocturnes et / ou précoces, cercle vicieux catalyseurs de fatigue
- Des douleurs musculaires diffuses
- Des céphalées
- Des troubles digestifs, tels que des maux de ventre ou des nausées
- Une diminution de l’immunité responsable d’infections plus fréquentes
- Des palpitations ou sensations d’oppression liées au stress
- Des perturbations du cycle menstruel chez certaines femmes
Ces manifestations sont souvent les premières à apparaître. Fréquemment ignorées, elles sont pourtant de précieux indicateurs de la nécessité de ralentir.
Cela ne fait pas de vous des personnes qui manquent de force mais simplement des être humains qui peuvent être à l’écoute de leurs signaux corporels qui se manifestent pour les protéger. Si le voyant moteur s’allume sur le tableau de bord de ma voiture, j’ai tout intérêt à m’en occuper rapidement si je veux préserver mon moteur. Idem quand le voyant de réserve d’essence s’allume : il faut que je fasse le plein pour pouvoir continuer à rouler. Je ne suis pas faible, j’ai simplement des limites finies pour lesquelles des signaux se manifestent pour m’indiquer qu’elles sont atteintes et qu’il est vital que je prenne soin de moi. Et parfois, recharger les batteries prend du temps et nécessite de respecter les cycles et les rythmes de la personne.
2) Les symptômes cognitifs et affectifs
L’individu peut avoir une impression de “brouillard” mental. Ses capacités se retrouvent altérées. Ce qui peut se manifester par :
- Des difficultés de concentration, qui peuvent être accompagnées de trouble de la mémoire immédiate.
- Une lenteur dans la prise de décision, avec l’impression de penser moins vite et moins clairement
- Parfois une Indécision ou une rigidité excessive.
- Une tristesse persistante, une image négative de soi, qui peut évoluer vers une dépression avec la présence d’idées noires voire suicidaires
- De l’anxiété ou une nervosité permanente.
- Un sentiment contradictoire par rapport à son travail : l’aimer et pourtant ne plus le supporter, jusqu’à en être dégouté.
3) Les symptômes comportementaux
- Un retrait social, un isolement au travail
- Une perte d’intérêt pour les activités habituelles.
- Une irritabilité persistante avec des moments de colères spontanées qui surviennent au travail et à la maison
- Un risque accru d’erreurs.
- L’augmentation de la consommation d’alcool, de tabac et/ou autres produits psychoactifs ou d’aliments gras/sucrés (à visée anesthésiante du mal être intérieur, « comme soupape » ou pour maintenir un rythme…) qui potentialisent secondairement le mal être avec un vrai risque de basculer dans l’addiction.
- Une baisse de l’élan et de l’appétence relationnels.
Pour résumer :
Le burn-out est un effondrement après un long surinvestissement. Il touche particulièrement ceux qui se donnent, qui s’engagent, et qui tiennent malgré tout… jusqu’à ne plus pouvoir.
Les soignants y sont particulièrement exposés, car leur travail – exigeant, fait de responsabilités et d’engagement - repose sur la relation humaine, mobilise beaucoup d’empathie et de ressources émotionnelles de manière répétées dans des situations de vie difficiles (maladies, fin de vie, détresse psychique…)
Chaque individu a une « quantité d’énergie physique et psychique » qui lui est propre et qui nécessite une fois utilisée, un temps de repos et de récupération pour se recharger. Ses ressources sont épuisables et rechargeables lorsque les conditions sont réunies et que les environnements dans lesquels il évolue le permet, à l’instar de la batterie du téléphone qui est déchargée et qui a besoin de temps et d’électricité pour se remplir à nouveau.

La problématique dans les phénomènes de burn out c’est que l’individu fonctionne à crédit sur ses ressources vitales. Lorsque le quota disponible a été consommé, il est consommé. Une personne est un être vivant avec des vraies limites. Elle ne fonctionne pas comme le système bancaire qui permet de vivre à crédit. L’énergie qu’elle consomme en plus pour tenir et faire face va être prise ailleurs dans son système vital et commencer à affaiblir l’ensemble.
Cela peut arriver ponctuellement d’être obligé pour « X » ou « Y » raisons de mobiliser plus que ce que nous avons en réserve. A ce moment précis, un temps de repos supplémentaire est alors nécessaire compenser le surplus dépenser et faire le « reset » pour le retour à la charge initiale.
Si en plus du travail, les autres sphères de la vie demandent de mobiliser une quantité d’énergie importante, des facteurs de stress supplémentaires se surajoutent à la combustion d’énergie et au mécanisme d’épuisement. Nous pouvons penser par exemple aux imprévus, aux moments d’adversité, mais aussi aux mères et pères de famille qui élèvent seuls leurs enfants. Et dans notre société c’est à ce jour très courant.
Et quelles sont les conséquences ?
Véritable épidémie du siècle, le burnout coute extrêmement cher. Quand il se déclare c’ est l’éclosion d’une cascade de peines desquelles découlent des conséquences exponentielles. L’individu consumé perd sa santé. Ses motivations initiales mobilisatrices de ses implications professionnelles s’éteignent complètement. Il est dégouté de ce qu’auparavant il affectionnait. Il rejette ce qui par le passé l’animait. Amer et rongé intérieurement de sa substance vitale par le « trop », abimé d’avoir été « trop pressé comme un citron pour avoir plus » « par les process performatifs de rentabilité qui touchent les organes sociétaux qui sont devenus malgré eux des machines industrielles à produire ». Les conséquences jaillissent sur l’environnement. D’abord sur l’individu, puis viennent les conséquences professionnelles et sociétales.
En mettant à l’arrêt celui qui vit le burnout, par ricochets, les charges émotionnelles, mentales, et de travail des autres collègues professionnels augmentent. Elles génèrent des tensions supplémentaires pour les autres individus au sein du système et de l’institution.
En parallèle dans la sphère familiale, la déshumanisation par combustion de l’individu peut concourir à abimer les dynamiques relationnelles et déstabiliser l’équilibre du système intime famille.
Concomitamment, dans un autre plan, l’institution n’est elle-même pas en reste – financièrement – humainement – psychiquement- institutionnellement. Son image de marque est mise à mal. La confiance qu’on peut lui porter aussi. De l’animosité peut émerger via ce manque de respect de l’intégrité et dissuade sur le long terme les citoyens à s’engager.
Sur le plan sociétal, l’impact est énorme. Ce qui initialement a été pensé pour améliorer et rendre performant - au mépris des réalités terrains, du bon sens, du respect des individus et de « l’écologie » de l’être humain - cancérise certains organes vitaux de la nation et concourent malheureusement subrepticement à l’effondrement de certains piliers sociétaux fondamentaux.
Le monde du travail n’est malheureusement pas le « seul » environnement ou du fait de sa course effrénée, l’être humain exploite à l’extrême les ressources qui le font vivre au détriment de lui-même, des autres et des espèces avec lesquelles il cohabite. En faisant un pas de côté, nous pouvons observer que ces schémas se sont inscrits sournoisement dans une partie de l’inconscient collectif et par ricochets normalisés dans notre psyché, si bien qu’ils orientent en souterrain une partie de nos fonctionnements culturels actuels.
De la même manière que nous nous traitons mal en entreprise, nous maltraitons notre environnement et la nature qui nous entoure. La performance l’hyperproduction et l’hyperconsommation pourquoi faire et à quel prix ? Quel est le prix à payer pour être « hyper » et avoir tout ? Quand arrivera le « dégout sain » du trop de tout ? S’en saisira t’on pour retrouver une forme de sobriété joyeuse et le plaisir de partager ? Reconnecterons-nous le « contentement », la gratitude pour ce que nous avons ? Remettrons-nous l’humain et le lien (sain) au centre de nos fonctionnements interindividuels et sociétaux ?
Vouloir quitter ce qui continue à nous blesser, relève in extremis d’une tentative intrinsèque de notre élan vital - le dernier soubresaut avant le chaos – d’un ultime effort pour rester en vie. Ceci est normal, sain et plus que souhaitable même si souvent impossible du fait des conséquences matérielles qui en découlent pour celui qui le vit.
Pour aller plus loin :
- Burn Out: le syndrome d'épuisement professionnel - Christina Maslach Michael P Leiter
- Le burn-out du soignant, Le syndrome d'épuisement professionnel - Michel Delbrouck
- Comment traiter le burn out ? Michel Delbrouck, Pascale Vénara, François Goulet, Roger Ladouceur
- Formation "Le stress" : Formations Psy : Formation continue en psychologie
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